Les Amis de la Terre larguent la « Bombe P »

Peu de temps après leur création en France, les Amis de la Terre en France prennent l’initiative de traduire et d’éditer en 1972, avec les éditions Fayard, La Bombe « P » écrit par le biologiste américain Paul Ehrlich. La Bombe « P » – P pour population – est un pamphlet malthusien qui a eu un retentissement médiatique considérable à l’époque. Le fait que les Amis de la Terre ait été impliqués dans cette propagande n’a rien d’anecdotique. Comme l’explique David Brower, fondateur des FOE, dans la préface à cet ouvrage, la surpopulation constitue pour lui le problème principal : « Nous voulons croire que toutes les organisations de protection de la nature à travers le monde – encore obnubilées par des actions limitées de protection, des animaux ici, des sites et des hommes là – vont se rendre compte que tout procède d’une seule et même cause, la prolifération humaine. » Ehrlich est en effet arrivé à la même conclusion : « Trop de voitures, trop d’usines, trop de détergents, trop de pesticides, (…) trop d’oxyde de carbone. La cause en est toujours la même : trop de monde sur la terre. » Il existe donc une parfaite communion d’idée entre les Amis de la Terre et Robert Ehrlich sur ce sujet. D’ailleurs, la première action que ce dernier propose au lecteur est d’adhérer aux Amis de la Terre en utilisant le formulaire d’adhésion se trouvant à la fin de l’ouvrage…

Or les thèses de Robert Ehrlich sont pour le moins extrémistes. Pour lui, il faut trancher dans le vif puisqu’il estime qu’avec « une population mondiale de cinq cents millions d’hommes, moyennant quelques changements technologiques minimes et quelques changements radicaux dans le rythme d’utilisation et la répartition des ressources mondiales, on résoudrait sans doute la crise écologique. » Pour arriver à ce résultat, il évoque différentes propositions de collègues comme par exemple « incorporer des stérilisants provisoires dans l’alimentation en eau » ou bien « alimenter toute la population en hormones mâles puissantes » afin de « masculiniser et rendre stériles les femmes ». Cependant, il les rejette. Non en raison de leur nature choquante mais parce qu’il pense qu’elles sont techniquement difficiles à réaliser et qu’elles ne seront pas bien acceptées socialement. Il préfère donc promouvoir l’avortement libre et militer en faveur de mesures fiscales destinées à « décourager la natalité ».

Enfin, en cas de famine dans les pays du tiers-monde, il défend « la seule proposition réaliste jamais faite », celle avancée par les frères Paddock dans leur livre Famine : 1975 !, et qui consiste à mettre en place une politique de « triage ». Il propose donc, avec les frères Paddock, de ne pas aider les pays pouvant se débrouiller seuls pour atteindre leur autonomie alimentaire et d’aider ceux pour lesquels ce soutien est indispensable pour accéder à cette autonomie. Mais il existe une troisième catégorie de pays, comme le rapporte Ehrlich : « Enfin reste la catégorie la plus navrante, celle des pays qui sont tellement à la traîne dans la course démographie/alimentation qu’il n’y a aucun espoir que notre aide en nourriture leur permette de tenir jusqu’à l’autonomie. » Conclusion, il ne faut pas envoyer d’aide aux pays jugés « perdus de toute façon » et les laisser mourir. Il va même plus loin en imaginant une politique de triage au niveau régional, par exemple en faisant bénéficier d’une aide certaines régions de l’Inde et d’autres pas. Il écrit : « Ce pourrait être tout à l’avantage de l’humanité de morceler certains pays sous-développés, ou même de les réorganiser, en particulier suivant les lignes de force économiques. » Et il ajoute : « C’est monstrueux, dira-t-on ; mais avons-nous d’autre choix ? »

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