Ecologie et fondations : une longue histoire d’amour

Les fondations philanthropiques n’ont pas attendu longtemps pour s’inviter dans le débat écologiste. Depuis longtemps, les milieux du pouvoir aux Etats-Unis comme en Angleterre se sont intéressées à la protection de la nature. Au début du XXème siècle, le Royaume-Uni a créé par exemple la première organisation mondiale de conservation – la Société pour la préservation de la faune sauvage de l’Empire – dont plusieurs responsables étaient des aristocrates proconsuls impériaux en Inde ou en Afrique. Cette société a par la suite joué un rôle clef pour la création d’associations environnementalistes comme le WWF ou l’IUCN. A la même époque, le Président américain Théodore Roosevelt, tristement célèbre pour sa politique impériale « de la canonnière », engageait son pays dans un ambitieux programme de création de réserves naturelles.

Plus récemment, le Rockefeller Brothers Fund, par exemple, a joué un rôle de premier plan pour définir les termes du débat écologistes. Outre l’octroi de nombreuses subventions à des mouvements écologistes, il a financé en 1975 un projet intitulé « Environmental Agenda Task Force » rassemblant les principales organisations écologistes américaines dans le but de préparer un « rapport de consensus » sur les objectifs des dix prochaines années. Parmi ceux qui ont participé à ce projet, on peut mentionner David Brower (fondateur des Friends of the Earth), Lester Brown (Worldwatch Institute) ainsi que les responsables des grandes associations de conservation de la nature –Sierra Club, National Audubon Society, The Wilderness Society, etc. Toutes les thèmes apocalyptiques de l’écologie sont déjà évoquées : surpopulation, nucléaire, déchets, pollution de l’air et de l’eau, pesticides, etc. Peu de temps après, Gerald O. Barney, celui qui a coordonné ce projet pour le compte du Rockefeller Brothers Fund, sera sollicité par le président Jimmy Carter pour réaliser une étude connue sous le nom de « Global 2000 ». Traduit en huit langues et vendu à plus de 1,5 million d’exemplaires, ce rapport aura un impact retentissant et surtout donnera une forte légitimité institutionnelle pour les questions environnementales. Global 2000 annonçait ainsi dès 1980 avec fracas : « A moins que les nations, collectivement et individuellement, prennent des initiatives audacieuses et imaginatives pour améliorer les conditions économiques et sociales, réduire la fertilité, améliorer la gestion des ressources et protéger l’environnement, le monde doit s’attendre à une entrée mouvementée dans le XXIème siècle. »

Du côté européen, certaines fondations anglo-saxonnes ont aussi été assez actives dans le financement des causes écologistes. Ainsi, le milliardaire franco-britannique Jimmy Goldsmith ne doit pas seulement être connu pour avoir été un requin de la finance impitoyable et le grand argentier des causes ultraconservatrices comme celles de vicomte Philippe de Villiers. En effet, en mai 1972, le spéculateur avait convié les grands noms de la banque et de l’industrie à un dîner au Ritz de Londres avec les responsables du Club de Rome, connu pour leur fameux rapport Halte à la croissance. A cette occasion, il avait décidé, avec son frère de Teddy, fondateur de la revue radicale L’Ecologiste, de mettre sur pied une Fondation écologique afin de financer les mouvements écologistes, principalement en Grande-Bretagne et en France, en particulier contre le nucléaire, l’agriculture industrielle et la mondialisation économique. Les héritiers de Jimmy Goldsmith poursuivent aujourd’hui les activités de cette fondation assez opaque, appelée JMG Foundation, qui affirme donner au total environ 3 millions de dollars de subventions à des associations comme les Amis de la Terre, la Confédération Paysanne, le Réseau Sortir du Nucléaire, le CNIID, le MDRGF, Inf’OGM ou bien Greenpeace France, bien que cette dernière assure que « nous refusons les subventions publiques et toutes les contributions financières des entreprises ». De plus, comme le relate le journaliste écologiste Fabrice Nicolino, « sans l’argent de la fondation (de Teddy Goldsmith), bon nombre d’actions contre la mondialisation n’auraient jamais vu le jour ».

Dans le même ordre d’idées, le lancement de la campagne contre les OGM en France a bénéficié de l’aide d’une fondation franco-américaine baptisée French American Charitable Trust (FACT) et dirigée par une ancienne responsable de Greenpeace. Basée dans le paradis fiscal des Bermudes, FACT a en effet financé la minuscule organisation écologiste Ecoropa, liée à Teddy Goldsmith, à hauteur de 65.000 euros entre 1996 et 2003. Certes, ce n’est rien par rapport aux moyens de producteurs d’OGM mais assez pour mener plusieurs actions qui feront des OGM un débat connu du grand public. Ainsi, en 1996, le président d’Ecoropa, Etienne Vernet, convainc Jean-Marie Pelt d’organiser un appel de scientifiques européens en faveur d’un moratoire concernant la production et la commercialisation des OGM ; en 1997, Ecoropa coédite un ouvrage sur les OGM préfacé par Jean-Marie Pelt ; en 1998, Ecoropa demande, avec d’autres associations, au Conseil d’Etat de suspendre au nom du principe de précaution l’autorisation accordée à plusieurs variétés de maïs génétiquement modifié ; en 1999, Ecoropa apporte son concours à la publication, dans Courrier International, d’un dossier accusateur contre la société Monsanto, en fait la version française d’articles publiés dans The Ecologist : en 2000, Ecoropa lance un « Appel contre la brevetabilité des êtres vivants et la monopolisation des ressources génétiques » qui connaît un vif succès grâce au soutien de José Bové et les signatures de personnalités comme Teddy Goldsmith, Albert Jacquard, Arnaud Apoteker, Jean-Marie Pelt, Gilles-Eric Séralini, Jacques Testart, Corinne Lepage, Susan George, etc.

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