Les parcs naturels et l’ingérence écologique

Le WWF est l’héritier direct de la première organisation mondiale de conservation créée en 1903 : la Société pour la préservation de la faune sauvage de l’Empire (aujourd’hui baptisée « Fauna & Flora International »). Les fondateurs de cette société, parmi lesquels on retrouve toute l’élite aristocratique britannique, ont largement contribué à la constitution de parcs naturels, notamment dans le sud et l’est de l’Afrique. Il faut rappeler qu’à l’époque l’Empire britannique couvrait environ un quart du globe et que la conservation de la nature ne servait pas seulement à préserver des lieux de chasse pour la high society européenne mais avant tout à maintenir les colonies dans un état sous-développé. Comme l’explique le géographe Georges Rossi, « l’idéologie qui présida à la création des premiers parcs à l’époque coloniale est parfaitement claire : préserver la nature des indigènes. (…) les indigènes ont le droit de rester sur leurs terres érigées en réserves à condition qu’ils conservent strictement leurs modes de vie “primitifs” et n’adoptent aucune pratique moderne ». Pour le géographe français, il s’agit d’un « apartheid écologique visant à séparer les hommes de leur milieu et qui a conduit à opposer, dans les pratiques, environnement et développement ». Cette politique de parcs nationaux a été accompagnée, au nom de la protection de l’environnement, par de nombreux crimes et drames, parmi lesquels des déplacements de population souvent brutaux et meurtriers.

Le WWF, créé en 1961 par le biologiste Sir Julian Huxley, secrétaire de la Zoological Society de Londres et premier directeur de l’Unesco, s’inscrit parfaitement dans cette même ligne politique de création de parcs naturels, mais dans un contexte différent : celui de la décolonisation. A peine ces Etats accèdent-ils à l’indépendance, qu’on leur demande d’abandonner leur souveraineté sur une partie de leur territoire pour la « bonne cause » : protéger la faune et la flore. Cet abandon de souveraineté, ou « ingérence écologique » comme le qualifie Georges Rossi, aurait été d’ailleurs jugé inadmissible pour toute autre raison. Ainsi, la cause écologiste permet à certains milieux occidentaux de garder la main sur les importantes ressources naturelles contenues dans les parcs naturels, et d’empêcher les pays décolonisés d’exploiter ces ressources et développer leur propre industrie. Sylvie Brunel, géographe et ancienne présidente d’Action contre la faim, souligne que « le Nord déguise sous des arguments sanitaires et environnementaux des réflexes protectionnistes qui visent surtout, en réalité, à préserver les secteurs industriels menacés par le décollage économique du Sud le plus compétitif ». Et Georges Rossi se demande également si « derrière la protection de l’environnement ne se cacherait-il pas une manière nouvelle, élégante et apparemment altruiste, de continuer à exercer un contrôle rigoureux sur la mise en valeur et la gestion des ressources des pays du Sud ? » En fait, lors de la genèse même du WWF, le développement du Sud est présenté comme incompatible avec la protection de l’environnement. Suite à une mission menée en 1960 en Afrique par Sir Julian Huxley, et qui l’incitera à fonder le WWF, le biologiste britannique exprime son inquiétude devant les revendications des nouveaux Etats indépendants africains à se développer : « De nombreux Européens pensent qu’une fois les gouvernements africains installés au pouvoir, ils accorderont à l’enseignement, au progrès social et au relèvement du niveau de vie une telle priorité budgétaire que les sommes affectées à la protection de la grande faune et à la conservation de la nature seront encore plus faibles que maintenant. » Et il déplore « la tendance constante des autorités (africaines) à faire passer le développement agricole ou d’autres formes de développement “humain”, avant la conservation de la grande faune ».

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