José Bové, les OGM et le progrès

Tel était d’ailleurs le thème du premier colloque sur la décroissance qui s’est tenu du 28 février au 3 mars 2002 à l’Unesco, et auquel José Bové a participé.

Son discours, intitulé En finir avec l’idéologie du progrès – que l’on retrouve dans les actes du colloque sous le titre « Défaire le développement, refaire le monde » – montre un politique nettement plus radical que lorsqu’il représentait la Confédération paysanne. « L’idéologie du progrès est responsable d’une sorte de mythe, selon lequel il y a une situation donnée au départ [et] tout ce que l’humanité peut faire s’améliorera. Ce grand mythe du XIXe siècle a été l’idéologie dominante, construite à la fois par les libéraux et par les marxistes », analyse le leader syndical. Ainsi, il fait sien le slogan « ni gauche ni droite » de Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), adhérents du courant « personnaliste » des années trente et membres de l’association L’Ordre Nouveau. Selon José Bové, Jacques Ellul « a été l’un des pères fondateurs de cette réflexion [contre l’idéologie du progrès] avec son livre La Technique ou l’enjeu du siècle, au milieu des années 1950 ». « Il y a une véritable filiation entre Jacques Ellul – en passant par Ivan Illich et François Partant – et tous les mouvements qui sont aujourd’hui en action », affirme-t-il.

Avec les textes d’Ellul, il s’agit, pour l’heure, de débarrasser la gauche de l’idéologie du progrès. Car « l’effondrement du mythe du progrès est d’autant plus difficile à digérer pour les militants de gauche que ce sont eux qui se sont toujours montrés les plus vigoureux acteurs du “progressisme“ », souligne Jean-Paul Besset. Or, José Bové a rapidement compris que la jonction entre la contestation altermondialiste et les mouvements écologistes représente précisément le « véritable espoir ». « A Porto Alegre, on a dit qu’un autre monde est possible », explique le leader syndical. En effet, aujourd’hui, « [les militants de gauche] se prennent cette fin de cycle historique en pleine poire [sic], et cette forclusion de l’espérance envers un monde en progrès continu les laisse désemparés, en pleine désillusion », déclare l’ancien rédacteur de Politis.

Ainsi, une partie de la base traditionnelle de la gauche se retrouve « idéologiquement orpheline », c’est-à-dire prête à entendre un autre discours. Aux yeux de celle-ci, le combat de José Bové contre l’OMC, puis contre les OGM, remplit ce vide idéologique. « S’attaquer au “virus libéral“ sans s’en prendre d’abord au “virus de la croissance“, c’est se tromper d’adversaire principal. C’est la peste qui pose problème, pas les pestiférés », poursuit Jean-Paul Besset. Ce dérapage idéologique – qui mélange économie libérale et croissance économique – explique davantage les raisons du combat contre les OGM qu’une éventuelle préoccupation d’ordre sanitaire ou environnementale. Les OGM sont en effet à la croissance ce que l’OMC est au libéralisme. José Bové dénonce ainsi la « logique du progrès qui va de pair avec celle du marché, pour lequel les OGM sont une chose extraordinaire, en faisant en sorte que ce qui était gratuit devienne payant ». Il fait ici allusion aux graines « que le paysan garde et qu’il ressème », par opposition à « celles qu’il faut se procurer auprès de la firme multinationale, chez Monsanto ou Novartis ». Il effectue d’ailleurs la même analyse pour les hybrides, « premier stade, pourrait-on dire, des OGM. On a dit que rendre le maïs stérile par hybridation constituait un progrès parce que cela permettait de produire plus, ce qui était déjà un mensonge au début du XXe siècle. » Ce n’est pas un hasard si l’agriculture représente le terrain privilégié de la lutte pour la décroissance, « car c’est dans ce domaine que la remise en cause du dogme du productivisme s’est construite et a été la plus avancée », poursuit José Bové. Derrière ces paroles se profilent également les idées de Bernard Charbonneau, qui écrivait en 1991 que « la révolution écologique a besoin d’une politique agricole. Seule, celle-ci peut l’aider à dépasser la contradiction fondamentale qui est à la fois sa difficulté et sa richesse : celle de la nature et du désir humain, en l’empêchant d’éclater entre une droite réactionnaire et une gauche progressiste stéréotypées. »

 

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