Réponse d’Alerte Environnement à Bruno Clémentin

Cher Monsieur,

Il est toujours amusant d’assister à vos contorsions intellectuelles pour tenter d’expliquer que vous n’êtes pas malthusiens. Mais peut-être que vous êtes les Monsieur Jourdain de la décroissance, faisant du malthusianisme sans le savoir…

Je rappellerais toutefois que Serge Latouche, un auteur de référence sur la décroissance et qui a contribué à votre journal pendant quelque temps, affirmait que « presque tous les auteurs de référence de la décroissance, ceux qui ont mis en évidence les limites de la croissance (Jacques Ellul, Nicholas Georgescu-Roegen, Ivan Illich, René Dumont, entre autres), ont tiré la sonnette d’alarme de la surpopulation. » En outre, Nicholas Georgescu-Roegen, que vous-même et Vincent Cheynet qualifiez de « père de la décroissance », considérait la réduction de la population comme l’un des principaux points dans son « programme bioéconomique », affirmant : « L’humanité devrait progressivement diminuer sa population jusqu’à un niveau où seule l’agriculture biologique suffira à la nourrir convenablement. Bien entendu, les nations qui connaissent aujourd’hui une très forte croissance démographique devront faire des efforts considérables pour obtenir aussi vite que possible des résultats dans cette direction. » (version originale en anglais, pour éviter des malentendus sur la traduction : « Mankind should gradually lower its population to a level that could be adequately fed only by organic agriculture. Naturally, the nations now experiencing a very high demographic growth will have to strive hard for the most rapid possible results in that direction. »)

De fait, il y a incompatibilité totale entre le mode de vie que vous préconisez et une population de 6 milliards d’individus. Rien que sur le plan agricole, la FAO a récemment conclu que « le potentiel de l’agriculture biologique n’est pas suffisant, loin s’en faut, pour nourrir le monde ». Même selon vos propres critères (que nous ne partageons pas), à savoir l’empreinte écologique, il y aurait trop de gens sur la planète y compris avec un mode de vie sobre. En effet, comme l’a estimé l’écologiste David Nicholson-Lord, de l’Optimum Population Trust, « si les 6 milliards d’habitants vivaient avec un mode de vie occidental modeste entièrement basé sur des énergies renouvelables, on aurait encore besoin de 1,8 planètes ! Quel que soit notre impact écologique, il y a tout simplement trop d’habitants aujourd’hui sur la planète. »

Enfin, précisons qu’on n’a jamais dit que « la décroissance est anti-pauvres » puisque nous savons pertinemment bien que la décroissance vise à ce que tout le monde soit pauvre !


Sources :

Nicholas Georgescu-Roegen, « Energy and Economic Myths », Southern Economic Journal, 41, n° 3, January 1975.
Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006.
David Nicholson-Lord, L’Ecologiste, n°20, septembre 2006.

Message envoyé à Alerte Environnement par Bruno Clémentin

Bonjour,

Vous nous (moi-même et Vincent Cheynet, fondateurs du mensuel La Décroissance) faites conclure votre présentation de « la décroissance » sans jamais avoir laissez entendre que, pour notre part, nous ne sommmes absolument pas « malthusiens ». c’est une curieuse manière de mélanger ainsi les contraires.
Cela vient sans doute de la confusion, que vous faites également vôtre, entre l’utilisation du mot « décroissance » dans l’évaluation d’une « population » et celle issue de la traduction en français des travaux de N. Georgescu-Roegen qui regarde l’économie et les ressources. Si effectivement, en biologie, en chimie et en physique et de la en sociologie (science « molle » et de là propre à la subjectivté) etc., une population est la façon de nommer toute structure composée d’ « individus », son étude passe par l’évaluation de sa croissance et de sa décroissance. Dans le Code civile il est également fait mention de la croissance ou de la décroissance d’un cheptel (le « décroît »).
Mélanger ces notions entre elles n’est pas très sérieux. Laisser entendre, pour ce qui nous concerne, que notre débat d’idées concernant la décroissance est anti-pauvres est, pour être poli, une contre-vérité. La « décroissance soutenable » s’adresse aux riches, tous ceux qui « pèsent » sur terre plus que leur capacité de charges d’être vivant (et social). Afin que justement, ceux qui, actuellement, n’y ont pas accès puissent obtenir leur part.
Nous ne cessons de le répéter, il n’y a pas trop d’être humains sur terre, il y a trop d’automobilistes.
Notre proposition, au sens politique, est la nécessité de diminuer (drastiquement, le géographe Jared Diamond a récemment proposé un facteur 32) dans les pays riches (combien de fois faudra-t-il l’écrire pour que cela soit lu et entendu ?) le prélèvement en ressources. Cela concerne évidemment aussi les prélèvement que les pays riches font sur toutes la planète (toutes matières fossiles, agricoles, forrestières, halieutiques, etc). Cela ne signifie pas non plus une absence de « commerce » entre toutes les communautés des êtres humains.

Cordialement,

Bruno Clémentin

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