Néonicotinoïdes et glyphosate : les étranges certitudes d’un apiculteur alsacien

Les Dernières Nouvelles d’Alsace viennent de publier un étrange article qui relaye les affirmations d’un apiculteur alsacien, Alain Hel­bert, sans ni les vérifier ni donner la parole à un contradicteur qualifié. C’est davantage une tribune qui fait suite à la perte de « cinq ruches sur les neuf qu’il pos­sède » cet automne. Immédiatement, l’ancien garde forestier « met en cause la per­sis­tance de pro­duits chi­miques dans l’en­vi­ron­ne­ment, dont cer­tains ont pour­tant été ban­nis des cultures ». L’homme, dont le quotidien régional tente de nous dresser un portrait d’expert (« loin d’être un ama­teur », « il a dé­buté en 1977 », « il a pos­sédé 40 co­lo­nies et pra­ti­qué la trans­hu­mance », « en 1987, il a été nommé ‘spé­cia­liste api­cole’, après avoir été formé par les ser­vices vé­té­ri­naires du Haut-Rhin », etc.) en est certain : « C’est symp­to­ma­tique de l’em­poi­son­ne­ment par les néonicotinoïdes qui agissent sur le sys­tème ner­veux des abeilles. Elles perdent le sens de l’orien­ta­tion et ne re­trouvent plus la ruche ».

Sauf que les néonicotinoïdes sont interdits et que la dérogation permise pour les cultures de betteraves (victimes de la jaunisse) jusqu’en 2023 par une loi votée le 10 décembre 2020 est tout juste effective. Et Hirtzbach, tout au sud de l’Alsace, où vit notre apiculteur, est moins concerné que le reste de la région par la culture de la bette. Difficile donc d’établir un rapport entre cette dérogation future et la perte de cinq ruches de l’automne dernier. Mais Alain Hel­bert n’en démord pas : les néonicotinoïdes « ont une très longue durée de ré­ma­nence dans le sol. Ils re­montent dans les cultures sui­vantes. On es­time que seule­ment 10 % du pro­duit a été uti­lisé par la plante à l’ori­gine ». C’est évidemment faux :

La DT50 représente la durée au bout de laquelle 50 % d’une substance utilisée est détruite. Elle permet ainsi d’appréhender la persistance (ou rémanence) de cette substance. © Ineris 2015, Données technico-économiques sur les substances chimiques en France : Néonicotinoïdes, DRC-15-136881-07690B, p. 43

Une étude datant de 1999 mentionne que 97 jours après le semis, seulement 23 % d’imidaclopride et 4 % de ses métabolites se trouvaient dans le sol, suggérant soit un fort taux d’absorption par la graine, soit la dégradation d’une partie de la molécule.

La journaliste a raison de donner la parole à Alain Helbert. Mais la déontologie devrait la pousser à confronter les affirmations d’icelui à des résultats d’études, ce qu’elle ne fait malheureusement pas, induisant en erreur ses lecteurs non-spécialistes qui finissent par croire une fake news parce qu’elle a été répétée dix mille fois.

Comme notre consœur ne le fait pas, rappelons donc que les néonicotinoïdes sont accusés à tort de tuer les abeilles alors que ceux-ci ont été mis hors de cause (voir ici et ) et que les causes de mortalité de ces insectes semblent multifactorielles (même les apiculteurs en conviennent) : varroa, pratiques apicultrices, maladie noire, frelon asiatique, recul de la diversité botanique, feuilles de cire (d’origine chinoise) gaufrées polluées, etc.

Alain Helbert ac­cuse également… le gly­pho­sate ! « Il af­fai­blit les abeilles et les rend sen­sibles à d’autres germes pa­tho­gènes. » Évidemment, aucune référence pour étayer cette affirmation. Logique : aucune étude n’arrive à cette conclusion. Pourquoi la journaliste ne le dit-elle pas ? Cette complainte collective sur les disparitions supposées d’insecte n’a, au passage, strictement aucun sens.

Alain Helbert finit par virer parano sur l’herbicide : « il se fixe dans le sol et va dans les cours d’eau. On le trouve par­tout, y com­pris dans l’air ! » C’est vrai… mais à hauteur de 0,060 ng/m3, un ng étant un milliardième de gramme. Le progrès technologique permet de détecter l’infime, ce qui permet aux marchands de peur professionnels de paniquer et de manipuler les populations. Jamais ils ne rappelleront qu’à ces niveaux-là, on n’atteint même pas 1% du seuil toxicologique… Ce qui fait dire à la journaliste Géraldine Woessner qu’« on trouve plus de cocaïne dans l’air ambiant d’Amsterdam que de glyphosate dans l’air français », ou que dans le pipi des agriculteurs.

Ces précisions devraient être apportées par la journaliste, ce qu’elle ne fait pas. Manque de déontologie, manque de temps, militantisme écologiste ? Les trois à la fois ? Nous vous laissons juger.

Bouffi de certitudes, Alain Helbert se qualifie quant à lui de « lucide » avant de conclure en prédisant l’apocalypse, comme tant d’autres : « On as­siste en di­rect à une ex­tinc­tion de masse. » Pas des fake news en tout cas !

Commentaires
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