Quand les « Khmers verts » soutenaient les Khmers rouges

La une de Libé du 20 août est consacrée aux attaques que subissent les écologistes, traités par leurs adversaires d’« ayatollahs », d’« intégristes » et de « khmers ». Sur BFM, Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV, estime « ces mots complètement déplacés », évoquant les « morts et les familles décimées et endeuillées » en raison des actions des Khmers rouges.

C’est peut-être l’occasion de rappeler qu’en 1975, les écologistes avaient clairement pris parti en faveur de Pol Pot et des Khmers rouges !

Ainsi, dans article intitulé « Mai 75 au Cambodge » de La Gueule Ouverte (mai 1975), le premier journal écologiste français, Arthur (Henri Montant de son vrai nom) dénonce d’abord la presse française qui « chauffait ses lecteurs à blanc » en annonçant que « au Cambodge, il se passait des horreurs pas racontables, des pogroms de blancs tout à fait insoutenables ». Avant de louer les Khmers rouges : « Quelle leçon de ces paysans khmers en guenilles, de ces révolutionnaires en culotte courte, de ces paysans déportant une ville entière à la campagne dans le pur style Alphonse Allais. Si massacre il y eut, ce fut un massacre des symboles, un massacre de l’objet. Une révolte radicale (…) contre la société de consommation, contre ce règne de la pacotille où trône la marchandise. Là est le vrai sacrilège pour un esprit occidental (bourgeois ou non). (…) Piller les magasins, brûler les bagnoles, pisser sur le matériel hifi, casser les montres, bref tourner le dos au “progrès industriel” et au catalogue de la Redoute réunis, alors là, c’est vraiment un CRIME ! » L’écologiste se met alors à rêver qu’une telle révolution puisse survenir en France : « Les paysans khmers envahiraient la France, ils enverraient la rédaction du Nouvel Obs, (temple moderne de l’objet), repiquer les poireaux, et le spectacle des Parisiens binant les champs de patate et sarclant les plaines de la Beauce ne manquerait pas de sel. Ah, voir les bourgeois de St Germain en Laye partant sur les routes relayer les mineurs de Lorraine, J.J.S.S. en maillot de corps trimant à Usinor et Giscard à la plonge de la cantine, voir ça une fois et mourir. »

Eh oui, les écologistes percevaient une convergence entre leurs objectifs et ceux de la révolution de Pol Pot. C’est ce qu’affirmait l’éditorial de The Ecologist, la revue fondée par le pionnier Teddy Goldsmith, de juillet 1975 intitulé « The City is Dead » – La ville est morte. Robert Allen, rédacteur en chef adjoint de la revue, rappelle d’abord que « depuis sa fondation il y a 5 ans, The Ecologist défend la revitalisation de la communauté rurale. » Et de là, il s’enthousiasme pour la révolution des Khmers rouges : « L’abandon par le Cambodge de l’économie urbaine est donc d’un intérêt particulier pour nous (…). Ils semblent faire de leur mieux pour s’assurer que le parasitisme urbain ne puisse pas à nouveau se produire. Ils ont fermé les usines, détruit l’approvisionnement urbain en eau, démoli les banques, brûlé leurs archives et tout le papier monnaie sur lesquels ils pouvaient mettre la main. Ils sont retournés au système du troc. » Il ajoute : « Outre l’utilisation du métal d’équipements militaires détériorés pour en faire plein d’instruments, de la faux aux couverts, les Khmers rouges encouragent l’utilisation de médicaments traditionnels, affirmant qu’ils sont aussi efficaces que ceux importés. » Robert Allen décrit « Phnom Penh désertée pour la campagne » comme le « symbole du futur », et n’hésite pas à y voir une source d’inspiration : « Si le Cambodge réussit à forger une économie rurale décentralisée, cela nous forcera à réévaluer la prison de l’industrialisme. » Pour le responsable de The Ecologist : « Ils méritent nos meilleurs vœux, notre sympathie et notre attention. » En outre, il s’offusque que des journalistes aient dépeint les Khmers rouges comme des « monstres totalitaires » et s’indigne que « certains commentateurs aient exprimé leur préoccupation concernant le fait que beaucoup de cambodgiens vont mourir de faim avec un retour si précipité à l’économie rurale ». Et quand il cite un représentant des Nations unies qui avertit que « ce que les Khmers rouges font est purement et simplement un génocide », Robert Allen introduit dans la citation un « sic » de protestation !

Bien évidemment, on ne peut reprocher aux écologistes d’avoir soutenu les crimes des Khmers rouges. En revanche, à notre connaissance, les écologistes n’ont jamais fait de mea culpa sur leur aveuglement manifeste de l’époque. Et c’est ce même aveuglement sur les conséquences de leurs politiques que l’on peut reprocher aux intellectuels écologistes d’aujourd’hui comme Pablo Servigne et Dominique Bourg quand ceux-ci proposent un programme de « reconquête paysanne » consistant à « décarboniser l’agriculture (…) en mettant en place un modèle agricole à très haute productivité par unité de surface et à faible productivité par unité de travail ». Autrement dit, à « abandonner presque entièrement la motorisation à énergie fossile » pour la remplacer par « l’énergie musculaire (animale ou humaine) ». Et de conclure qu’à terme, entre 15 et 30% de la Population Économiquement Active (PEA) devraient se consacrer aux activités agricoles, contre à peine 3% aujourd’hui. Ça ne vous rappelle rien ?

Sources

  • Robert Allen, « The City is Dead », The Ecologist, vol. 5, n°6, juillet 1975.
  • Arthur, « Mai 75 au Cambodge », La Gueule Ouverte, n°53, 14 mai 1975.
  • « Propositions pour un retour sur Terre », de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton
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Commentaires
  1. douar
    • un physicien
    • JG2433
  2. Albert AMGAR
  3. Daniel
    • Zygomar
    • gus
      • JeanDupont

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