Envoyé Spécial : autopsie d’un navet médiatique

La journaliste Emmanuelle Ducros (L’Opinion) nous avait prévenu :

Nous avons quand même regardé et nous n’avons pas été déçus. Ce numéro spécial glyphosate d’Envoyé Spécial diffusé jeudi 17 janvier 2019 sur France 2 place la barre de la désinformation très haut. Avant de nous pencher plus en détail sur les divagations d’Élise Lucet and Co, nous vous invitons à le visionner si vous ne l’avez pas déjà fait :

La soirée commence par un remake de Vis ma vie, version agris, « un agriculteur pro-glypho contre un bio ». Sauf que seul le pro-glypho est mis en cause, pas le bio. Un choix est interrogé, pas l’autre, alors qu’il y aurait de quoi (voir ici ou par exemple). Par exemple, la journaliste insiste : « Est-ce que vous avez peur un jour de vous dire ‘mince, je me suis trompé’ ? »

L’agri conventionnel (dit « pro-glypho ») emmène l’agri bio pour son seul épandage de glyphosate de l’année.Passons la musique inquiétante avant et pendant l’épandage.

Quand c’est au tour de l’agri « pro-phyto » d’aller chez le bio, la musique devient joyeuse, presque guillerette, le ton change : « dans la peau d’un producteur bio… » « à la découverte de l’agriculture qui refuse les produits chimiques », etc.

On ne voit pas ce que cela apporte au sujet mais Envoyé Spécial en profite pour nous montrer une activité ou l’agri conventionnel n’est pas à l’aise : la cuisine. Celui-là ne sait décidément rien faire de naturel, d’évident, de ses mains !

Et quand il affirme quelque chose, la journaliste insiste : « Pour vous, ce n’est pas le cas ? » comme s’il avait dit une bêtise. Elle ne se comporte jamais de la même manière avec l’autre agri.

Puis vient le temps du labour, dont il est très rapidement précisé que « depuis quelques années, la technique est controversée ». Là aussi, il est énoncé que « son geste n’est pas très assuré car Vincent n’a pas labouré depuis dix-sept ans ». L’agri bio était tout aussi gauche pour verser le glyphosate ou pour l’épandre dans le champ de son confrère, mais nous n’avions pas le droit à ce genre de commentaires…

En visionnant l’émission, nous avons regretté qu’Envoyé Spécial ne nous propose pas une immersion un jour de traitement au cuivre ou à l’acide pélargonique de ses champs par l’agri bio !

Le sujet « oublie » de mentionner quelques bienfaits du glyphosate :

Le glyphosate, utilisé en faible quantité et une seule fois par an pour nettoyer un champ avant semis, permet une agriculture dite de « conservation des sols », c’est-à-dire sans labour : une sorte de « troisième voie agricole » permettant de régénérer les sols en matière organique. Cela a aussi l’avantage de retenir l’humidité et le carbone dans le sol, et de lutter ainsi contre le réchauffement climatique.

Sur le plan chimique, pour obtenir le même effet qu’un litre de glyphosate, il faut quatre litres par hectare d’un anti-graminée et 3,5 litres d’un anti-dichotylédone. Ce qui veut dire passer deux fois le tracteur dans le champ au lieu d’une, tasser les sols et brûler plus de carburant, sans compter l’impact sur l’environnement.

Cela, il ne fallait manifestement pas que les téléspectateurs le sachent…

Vient ensuite une série de test urinaires réalisés sur des quidams et des personnalités qui révèlent des traces de glyphosate chez les « cobayes ». Des traces « 400 fois inférieures à ce que devrait être une concentration dans de l’eau pure ». Mais, juge Emmanuelle Ducros,

Ce qui est contestable, complotiste, dans le reportage, c’est de ne donner aucune référence, aucune norme, pour permettre de relativiser ce chiffre. Certes, on ne peut pas interpréter ces tests urinaires avec toute la pureté scientifique requise, car la concentration dans l’urine dépend aussi de facteurs externes, comme la sudation, mais il est parfaitement possible de déduire des ordres de grandeur parfaitement valides… Il suffit de procéder avec un peu de bonne foi.

« Envoyé spécial » choisit de ne pas relativiser ou contextualiser les résultats. Pourquoi ? Parce qu’en le faisant, l’émission tuait son sujet. Je me pose la question de l’idéologie. Si les conclusions sont si affreuses, pourquoi ne pas les exposer factuellement ? Pourquoi tricher en créant une peur qui n’a pas lieu d’être ? Pire, pourquoi affirmer qu’aucune norme n’existe, comme Elise Lucet l’a fait posément ?

Se pose alors la question des intentions d’Élise Lucet :

S’il s’agit de démontrer que nous sommes en contact avec du glyphosate et que c’est un scandale en soi parce qu’il incarne une forme de productivisme, c’est réussi. Cela revient à contester un mode de production agricole, c’est permis. Je ne partage pas l’analyse, mais je l’entends.

Sauf que cela n’est pas présenté comme ça. Il n’y a pas contestation d’un modèle, mais dénonciation idéologique d’un produit, qui ne repose ni sur la science, ni sur la raison, ni sur une quelconque rationalité sanitaire. Cela repose sur la haine d’un « grand Satan », d’un ennemi sans vergogne, multiforme, qui peut nous empoisonner pour sauver ses profits. Problème complexe (comment organiser une agriculture efficace mais aussi durable ?), réponse simpliste. Pour moi, c’est une manipulation.

Une manipulation facilitée par l’absence de scientifiques reconnus à ce moment de l’émission : les quidams (dont un enfant devant sa mère) comme les stars reçoivent un chiffre qu’ils ne comprennent pas, qui ne leur dit rien, qui, disons-le, a seulement pour objectif de leur faire peur, de nous faire peur.

« Il y a une agence de l’OMS qui l’a déclaré cancérogène probable » déclare ensuite Élise Lucet. La journaliste Emmanuel Ducros regrette le manque de rigueur de la présentatrice : « (Le glyphosate) n’est pas dangereux dans l’absolu, il est dangereux à une certaine dose. Comme, d’ailleurs, l’eau chaude, le jambon ou des huiles essentielles qui sont évalués avec le même coefficient de risque par le CIRC. »

« Toutes les études sont controversés et les avis sont vraiment assez différents » continue Élise Lucet. C’est faux : une seule conclusion est controversée, c’est celle du Centre international de recherche contre le cancer (CIRC), la fameuse agence de l’OMS.

Pour rappel, suite aux travaux du Circ, l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) avait réévalué le glyphosate et conclu qu’il était improbable qu’il présente un risque cancérigène pour l’homme. En France, notre Agence nationale de sécurité sanitaire des aliments, de l’environnement et du travail, l’Anses, avait quant à elle estimé nécessaire, début 2016, que son classement soit revu par l’Agence européenne des produits chimiques (Echa). En mars 2017, les toxicologues de l’Echa, après prise en compte de toutes les études disponibles, avaient finalement conclu que le glyphosate n’était ni cancérigène, ni mutagène, ni toxique pour la reproduction…

Emmanuelle Ducros ajoute : « Il n’y a pas de controverse scientifique, hormis celle qui est montée par les anti-glyphosate. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui est une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pointe un danger potentiel pour le glyphosate. Il n’est pas dangereux dans l’absolu, il est dangereux à une certaine dose. Comme, d’ailleurs, l’eau chaude, le jambon ou des huiles essentielles qui sont évalués avec le même coefficient de risque par le CIRC. Toutes les autres agences du monde s’appuient sur un consensus qui estime qu’utilisé correctement (c’est important), le glyphosate n’est pas dangereux. Le glyphosate n’est pas un produit anodin, c’est un phytosanitaire. Il est accompagné des précautions d’emploi – mais c’est le cas de nombre de produits du quotidien, comme la lessive ou le débouche-évier. »

Puis, Envoyé Spécial nous fait prendre l’avion, à la rencontre d’un malheureux jardinier de San Francisco, CL, souffrant d’un cancer en phase terminale, qui a réussi à faire condamner par un jury populaire (et pas scientifique) la firme. Sur Twitter, la journaliste Géraldine Woessner (Europe 1) recadre Élise Lucet : « La justice n’a pas reconnu le Roundup comme cause du cancer du plaignant, mais comme un ‘facteur substantiel’ de sa maladie. »

Il nous est précisé que le jardinier pulvérisait plus de 500 litres par jour en haute saison avec lunette et masque mais sans protection pour le reste du visage. « Dès qu’il y avait du vent, j’en prenais plein le visage. (…) Et ça m’arrivait d’en avoir plein le corps. » France 2 précisera a posteriori qu’il s’agit de glyphosate dilué.

À titre de comparaison, un agri conventionnel comme Vincent n’utilise pas plus de 1,5 l / hectare une fois par an. Soit 130 (hectares) x 1,5 = 195 litres (non-dilués) par an.

Envoyé Spécial aborde ensuite la question complexe des Monsanto Papers. Sur fond de musique inquiétante, l’émission adopte un ton complotiste avec en fond, des image de souris difformes, atteintes de cancers, les mêmes qu’avait utilisé Gilles-Éric Séralini pour tromper (avec succès) de nombreux médias. Certains n’ont pas retenu la leçon, on dirait…

Celui dont l' »étude finit par être rétractée », paraît-il sous l’influence de Monsanto (même si ce n’est pas directement prouvé) a en fait été ridiculisé à plusieurs reprises (voir ici, , , ou encore ) par ses confrères. France 2 est quand même bien obligée d’énoncer, sans autres précisions, que « depuis, d’autres expériences ont contredit l’étude Séralini ».

« Offrir 20 minutes d’antenne à Séralini, sans dire un mot de ses conflits d’intérêt… » s’indigne sur Twitter la journaliste Géraldine Woessner (Europe 1). Elle rappelle au passage que « son étude était financée par le CRIIGEN et la grande distribution » et regrette que France 2 ne dise pas « un mot des défauts intrinsèques de l’étude, en laissant entendre que ses résultats n’ont été démentis que des années après » : « c’est bel et bien lui servir la soupe ». « Son étude était médiocre, (…) cela a été prouvé. Mais le téléspectateur n’en saura rien. »

La parole est ensuite donnée au journaliste militant Stéphane Foucart (Le Monde) pour nous parler du ghostwriting, un terme inquiétant pour parler d’une pratique consistant à payer des chercheurs pour écrire dans les médias. La journaliste Emmanuelle Ducros en convient,

Ce n’est pas glorieux, mais ce n’est pas ce que le reportage essaie de faire croire, c’est-à-dire la manipulation de choix sanitaires. Tout – la mise en scène, les passages montés, la musique… – contribue à faire croire qu’« Envoyé spécial » dévoile des vérités cachées, un complot machiavélique alors que l’on ne découvre rien que l’on ne sache déjà. Mettre bout à bout des faits qui n’ont rien à voir avec les autres donne une impression de vertige. Mais si on analyse les séquences une à une, on s’aperçoit qu’elles font « pschitt ». Au final, il ne reste pas grand chose.

Envoyé Spécial zoome particulièrement sur une étude dont il n’a jamais été caché qu’elle avait été payée par Monsanto :

Vous parlez d’un scoop ! Certes, « ses auteurs ont menti sur le fait que Monsanto n’ait ni relu, ni amendé, oui », écrit la journaliste Géraldine Woessner sur Twitter. « Mais le drapeau rouge des financements était déjà planté : une étude financée par l’industrie est regardée de façon circonspecte ». « Que cette méta-analyse soit citée EN référence n’en fait pas une étude DE référence. Et pour cause : on la sait dès le départ financée par Monsanto », insiste-t-elle.

L’émission aime tellement Gilles-Éric Séralini qu’elle nous propose de le retrouver gonflé à bloc à Los Angeles, habillé en parrain (costume clair, chemise ouverte, lunettes de soleil, etc.). Il « tient sa revanche », dénonce sur un trottoir la « science de pacotille » et est « attendu comme le messie » dans un cabinet d’avocats qui a promis de faire la peau de Monsanto.

Conforté, le chercheur tient des propos hallucinants dans la bouche d’un scientifique : « Ils atteignent la santé publique en ne disant pas toute la vérité, et en distordant la réalité scientifique de manière organisée, j’en ai toujours eu le sentiment, je l’ai toujours dit, là j’en ai les preuves. »

De quoi faire réagir la journaliste Emmanuelle Ducros (L’Opinion) :

« Il faut l’affirmer clairement : les recherches de Seralini ne dérangent qu’une chose, la rigueur scientifique. Il n’a pas sa place dans ce reportage. (…) Pourquoi ce que l’on reproche à Monsanto – une manipulation de l’opinion publique – deviendrait-il légitime dès lors qu’il s’agit de défendre une idéologie du bio ? Jamais on ne nous dit que Séralini a été payé par le lobby du bio, par la grande distribution, qu’il a été abreuvé de millions d’euros pour tenter de démontrer la nocivité d’OGM au glyphosate et qu’il a échoué. C’est pourtant capital ! »

Face à Monsanto, des avocats américains qui se rémunèrent sur les gigantesques sommes qu’ils espèrent bien forcer la firme à verser à des malades du cancer. « On va continuer à les fracasser » se réjouit un membre du cabinet d’avocat qui fait son beurre (bio ?) sur toute cette misère. La vérité scientifique ne semble pas la priorité n°1 de ces spécialistes des actions de groupe.

Puis, Envoyé Spécial nous propose un entretien avec Franck Garnier, le Président de Bayer France, ou plutôt de courts extraits sans intérêt, avant de résumer : « En une demi-heure d’entretien, le PDG de Bayer n’a jamais condamné les agissements de sa nouvelle filiale et continue de contester le caractère cancérogène du glyphosate ». Contesté par tout le monde sauf par une conclusion – très contestée, elle – du CIRC (Cf. supra).

Laissons le mot de la fin à Emmanuelle Ducros :

Si on y réfléchit une seconde à froid, que constate-t-on ? Que Monsanto n’a plus aucun intérêt dans le glyphosate. La molécule est dans le domaine public depuis 2000. N’importe qui peut la produire. Elle est si controversée qu’elle finira par mourir parce que cela va devenir un argument marketing de produire sans. Elle ne vaut pas grand-chose à la vente. Bref, ce n’est pas un produit d’avenir. Si « Envoyé spécial » veut vraiment voir de l’appât du gain partout – puisque c’est sa grille d’analyse – qu’il traite aussi cet aspect-là du dossier.

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