Plaidoyer pour l’agriculture

La semaine dernière, Marianne a publié un important dossier sur l’agriculture : « chronique de la mort annoncée d’un paysan français ». L’hebdomadaire, sous la plume de Jean-Claude Jaillette, est revenu sur une intervention d’un arboriculteur du Vaucluse à l’antenne de France Inter à l’issue d’une interview de Bruno Le Maire. Nous y reviendrons. Mais surtout, ce dossier s’achève par un article (presqu’une tribune dans le ton) de Denis Tillinac intitulé « Plaidoyer pour un monde qui disparaît ».

En deux pages, l’écrivain rappelle le rôle majeur des agriculteurs, aussi bien dans la production que dans la gestion des paysages. « On demande aux agriculteurs de pourvoir l’humanité en nourriture et de jardiner nos paysages. »

Le bio et les OGM ainsi que les combats bobo-compatibles sont abordé avec un certain pragmatisme. «  Quand aux nuisances des engrais sur notre environnement, elles sont infiniment moindres que les pollutions industrielles ou domestiques. On incite nos paysans à faire du bio labellisé, mode écologique oblige. Des jeunes s’y mettent, par conviction. Mais, eu égard à l’impérieuse nécessité d’augmenter à brève échéance la production agricole mondiale, le bio restera marginal, sauf à affamer la planète. D’où l’absurdité du militantisme anti-OGM, qui fait le jeu des Américains, notamment du semencier Monsanto. Partout dans le monde, les agriculteurs usent d’OGM avec l’aval de leurs pouvoirs publics. Sauf chez nous, où les recherches sur le terrain sont interdites par des autorités publiques que des lobbies terrorisent. De sorte que par l’effet d’un curieux paradoxe, les ayatollahs « rouge-vert » anti-OGM sont des agents zélés de l’impérialisme yankee. Ce qu’on n’ignore pas à la Maison-Blanche. »

Merci à Denis Tillinac et à la rédaction de Marianne pour ce dossier. Une fois n’est pas coutume, la profession agricole en sort valorisée. Elle le sera encore à la fin du mois lors du Salon Internationale de l’Agriculture, « la plus grande ferme de France ». Mais pour l’heure, nous ne résistons pas à vous proposer de lire en intégralité le « Plaidoyer » pour l’agriculture de Denis Tillinac.

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« Plaidoyer pour un monde qui disparait

Oubliez la nostalgie du terroir et les clichés de clochers. Les campagnes qui agonisent mettent notre futur en péril bien plus que notre passé.

Du temps de mon enfance, la vie paysanne tournait encore en boucle autour du clocher, où, à l’heure de la traite, les troupeaux se croisaient. On vivait de peu en scrutant les nuages pour présumer un gel ou une sécheresse ; l’économie était quasi autarcique, et déjà s’imposait aux jeunes la fatalité de l’exode. Mais, enfin, il y avait des gosses sous le préau de l’école, des échoppes sur la place, de la volaille autour des maisons où s’affairaient les veuves en noir de 14-18. On tuait le cochon à Noël et, l’été, on allait seconder le voisin le jour de la batteuse, à charge de revanche. Les us immémoriaux de la ruralité se pérennisaient peu ou prou, on ne voyait pas venir son agonie.

Choyé par les élus parce qu’il pesait encore dans les urnes, le paysan avait au coeur l’amour de ses arpents et la fierté de les avoir civilisés. Son image, chez les citadins, était condescendante sur les bords, mais empreinte d’affection. Les Français aimaient leurs paysans, ça les rassurait de savoir que là-bas, sur les terroirs de leurs ancêtres, une certaine permanence était entretenue. Les trente Glorieuses ont défilé, les tracteurs sont arrivés dans les champs, la télé près de l’âtre.

La politique agricole commune (PAC) a financé une métamorphose impulsée par de Gaulle afin d’assurer l’autosuffisance alimentaire en France et d’en faire une exportatrice agroalimentaire. Dont acte. Les agriculteurs d’aujourd’hui ne se reconnaissent pas dans les clichés sépia qui ont fait la fortune des romanciers « du terroir », nostalgie oblige. Ils se sont formés, mécanisés, organisés, endettés. Ils sont devenus des entrepreneurs, agrandissant leur exploitation, améliorant leur productivité. Ils triment sept jours sur sept, sans prendre de vacances, pour la finalité cruciale qui leur est assignée : nourrir l’humanité -car, on oublie ce détail, un milliard d’êtres humains ne mangent pas à leur faim. L’extravagance des cours (souvent inférieurs aux prix de revient) et l’incohérence des politiques (communautaires ou nationales) les ont acculés à des acrobaties humiliantes : tantôt il fallait planter, tantôt arracher, et toujours se soumettre à des réglementations courtelinesques. Mission accomplie : une prouesse historique, dont nul ne leur sait gré. J’étais récemment au Japon, où les Français passent pour des rigolos (euphémisme). Seule notre agriculture échappe à leur sarcasme ; les Japonais envient sa puissance, estimant à juste titre que l’autosuffisance alimentaire est un atout géopolitique maître.

La vie rurale que j’ai connue a certes du plomb dans l’aile. Le nombre d’exploitation a diminué, comme la population et le prêtre du cru y enterre plus souvent qu’il ne baptise. Mais les bourgs sont plus avenants et mieux équipés que jadis, et les campagnes alentour régalent les âmes bucoliques : cette grâce insigne, on la doit aux paysans de la nouvelle génération. Sans eux, l’espace français ne serait qu’un désert broussailleux coupé d’autoroutes et parsemé de clochers en ruine. Sans eux, on ne pourrait plus vivre dans ce village où rien ne manque à mon bonheur. Je les vois oeuvrer de l’aube au crépuscule, ils ont épousé leur époque sans renier les vertus ancestrales, et bien qu’ils ne roulent vraiment pas sur l’or, ils sont fiers d’être paysans. Plus exactement, ils le seraient s’ils ne percevaient le dédain des citadins, voire de l’animosité.

On leur reproche de percevoir des subventions. Soit. Mais sait-on qu’un broutard se vend moins cher qu’il y a trente ans, alors que les coûts de production ont au moins quintuplé, sans compter les investissements exigibles pour satisfaire à des normes bruxelloises parfois délirantes ? Les subventions, qui les astreignent à des tâches bureaucratiques aussi pesantes que stériles, ils préfèreraient s’en passer, l’assistanat n’étant pas leur culture. Impossible dans un contexte de marchés erratiques, où les Américains font la loi, et qui cumule les tares du libéralisme le plus anarchique et protectionnisme le plus éhonté. L’agriculture n’est pas l’industrie : tant qu’on n’aura pas régulé les prix à l’échelle mondiale, les balises de la PAC seront un moindre mal. Si cette régulation se fait trop attendre, les ruraux des pays pauvres iront végéter dans les bidonvilles et les masses crèveront de faim, leur « demande » n’étant pas solvable. On peut imaginer les flux migratoires qui résulteront de ce scandale moral.

Quand aux nuisances des engrais sur notre environnement, elles sont infiniment moindres que les pollutions industrielles ou domestiques. On incite nos paysans à faire du bio labellisé, mode écologique oblige. Des jeunes s’y mettent, par conviction. Mais, eu égard à l’impérieuse nécessité d’augmenter à brève échéance la production agricole mondiale, le bio restera marginal, sauf à affamer la planète. D’où l’absurdité du militantisme anti-OGM, qui fait le jeu des Américains, notamment du semencier Monsanto. Partout dans le monde, les agriculteurs usent d’OGM avec l’aval de leurs pouvoirs publics. Sauf chez nous, où les recherches sur le terrain sont interdites par des autorités publiques que des lobbies terrorisent. De sorte que par l’effet d’un curieux paradoxe, les ayatollahs « rouge-vert » anti-OGM sont des agents zélés de l’impérialisme yankee. Ce qu’on n’ignore pas à la Maison-Blanche.

Le rôle salvateur des paysans

Le culte paganiste rendu à la déesse Nature par des bobos inconséquents entretient un millénarisme dont nos paysans font les frais dans l’opinion. Comme s’ils n’étaient pas les meilleurs protecteurs de notre environnement. Les seuls à vrai dire, quoiqu’en pensent les « rurbains » dont les lotissements sont économiquement coûteux et dommageables sur le plan écologique, pour ne rien dire de l’esthétique. Or, eux, les médias les épargnent. On demande aux agriculteurs de pourvoir l’humanité en nourriture et de jardiner nos paysages ; ils y parviennent et, pour comble de mépris, telle bureaucrate de la CE leur a suggéré récemment… de se doter d’un second métier pour survivre. Au train où vont les négociations sur l’avenir de la PAC, les plus modestes, qui sont les plus nombreux, risquent de gagner moins qu’un Smic. A terme, la France paierait très cher la ruine de son agriculture programmée dans certains cénacles.

Outre que s’éteindraient à tout jamais les feux de notre mémoire, et que sonneraient les glas définitifs de notre ambition nationale, nous serions en état précaire de survie dans une jachère innommable. Les paysans savent cela, ça accroît leur amertume. Ils connaissent l’énormité des enjeux, ils ont le sentiment d’être les jouets d’une farce sinistre. Personne ne les défend, car ils sont désormais électoralement négligeables, leur solitude tourne au désarroi, parfois au désespoir. Puissent nos « élites » prendre conscience de leur rôle, il est majeur, il peut être salvateur ! Puissent les écolos chercher ailleurs de quoi rémunérer leurs fantasmes !

Denis Tillinac »

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Commentaires
  1. rageous
  2. Laurent Berthod
  3. Sceptique
  4. ME51
  5. Cythmaur
  6. thierry