L’Ecologiste et les peuples premiers

l_couv_27Le dernier numéro de L’Ecologiste (n°27) a consacré son dossier aux peuples premiers, « une vision du monde pour aujourd’hui ». Vous avez bien lu : les peuples premiers devraient être une source d’inspiration ou la voie à suivre pour notre société actuelle. C’est d’ailleurs l’occasion de célébrer Teddy Goldsmith, fondateur de L’Ecologiste, dont « toute l’œuvre, selon les rédacteurs de la revue, est inspirée par les sociétés traditionnelles ». Il est vrai que depuis au moins quarante ans, Teddy Goldsmith a présenté les peuples premiers comme un modèle à suivre. Certes il reconnaît qu’il « serait utopique de prétendre adopter le mode de vie d’une société (…) comme celle de nos ancêtres qui vivaient de la chasse et de la cueillette ». Toutefois, ajoute-t-il, « il serait intellectuellement malhonnête de ne pas reconnaître que selon des critères écologiques, et de fait biologiques et sociaux également, tel est l’idéal ».

 

Un contrôle social plus efficace basé sur la peur

Alors pourquoi une telle fascination pour ces peuples premiers ? La première raison est, bien évidemment, que ces sociétés vivraient davantage en harmonie avec la nature et que leur mode vie aurait un impact sur la biosphère bien moindre que le mode vie de la société industrielle. Mais il existe, pour Teddy Goldsmith, une raison plus profonde : la recherche de la stabilité sociale. Ou dit de façon plus crue : comment contrôler de façon efficace le comportement des individus. Comme il l’expliquait déjà en 1972, dans Changer ou disparaître, la structure communautaire serait plus adaptée pour faire accepter les contraintes imposées par les limites écologistes : « Dans une société hétérogène et centralisée comme la nôtre, les contraintes de la stabilisation, pour être efficaces, apparaîtraient comme des mesures de coercition extérieure. » Goldsmith préfère ainsi les communautés réduites, car le contrôle social peut y être plus fort : « Ayant pris conscience des limites de l’état stationnaire, chacun serait libre, dans ces limites, d’organiser sa vie à sa guise ; les contraintes seraient alors acceptées comme nécessaire et souhaitables, et non comme des mesures répressives imposées par un gouvernement lointain et sans visage. » Plus tard, il se plaindra en effet que « dans une grande ville, les gens sont largement à l’abri de l’opinion publique. Ils font ce qu’ils veulent. » En revanche, pour lui, « seule l’opinion publique reflétant les valeurs traditionnelles, alimenté par «le potin méchant» est capable de maintenir l’ordre publique. » Chez les sociétés premières, la pression sociale est en effet très forte, car elle s’exerce avec la religion et la peur de sanctions – le tabou. Comme l’explique Goldsmith, « un tabou est une interdiction très importante et si on ne l’accepte pas, si on n’obéit pas à cette interdiction, si on la viole, on est soumis à d’épouvantables pénalités. Et donc les gens avaient peur de le faire. » En d’autres termes, la société préconisée par Teddy Goldsmith est une société dont les membres agissent en fonction de la peur d’une sanction d’ordre divin.

Eliminer les comportements qui menacent la stabilité

Pour arriver à la société stable tant souhaitée par Teddy Goldsmith, il faut éliminer tout ce qui pourrait perturber « l’ordre de la nature ». Chez les peuples premiers, affirme Goldsmith, toute action qui ne respecterait pas la nature doit être considérée comme une « violation de l’ordre général de l’univers », avec en conséquence des sanctions à la mesure de cette faute. L’un des agissements humains les plus perturbateurs pour la biosphère est, selon l’écologiste franco-britannique, la croissance démographique. Ceci n’est pas une surprise, car c’est une des principales obsessions de Goldsmith. Ce dernier explique : « Pour maintenir l’ordre spécifique du cosmos, c’est-à-dire la hiérarchie du cosmos, il faut naturellement éviter de gâcher, de surexploiter, les ressources naturelles de notre planète. Ceci exige avant toute autre chose d’appliquer un certain contrôle démographique, parce que la démographie actuelle est hors de contrôle. » Or, poursuit-il, « seules les sociétés primitives (…) étaient capables de contrôler leur population. Et ce n’était pas par des lois appliquées par l’Etat ou par des agences internationales, c’étaient des lois appliquées par la religion ». Il précise que « c’était la peur de sanctions «surnaturelle» (…) qui permettait aux gens de contrôler leur population ». Autrement dit, si l’on fait trop d’enfants, on sera punis par les dieux et les esprits. Cette punition, dans les sociétés primitives, consistait souvent à tuer les nouveaux-nés « excédentaires ». Goldsmith reconnaît que « l’infanticide a joué un rôle important » et considère « qu’aussi barbare que cette coutume puisse sembler être, cela révèle un sens profond des responsabilités envers sa femme, sa famille et sa communauté, (sens) qui est absent aujourd’hui. »
Autres graves menaces à la stabilité, ce sont tous les comportements qui induisent un changement ou une innovation. Goldsmith loue les sociétés premières car « la préoccupation principale (de leurs) citoyens, c’est d’observer la loi traditionnelle et de s’écarter aussi peu que possible de la norme culturelle. Tout concourt à cette fin, étant donné que toutes les déviations sont fortement désapprouvées par l’opinion publique, proscrites par le conseil des anciens et, selon leur croyance, punies par les esprits ancestraux. » Restez donc bien sages dans la « norme culturelle », sinon gare ! D’ailleurs, Goldsmith reproche à notre système d’éducation – quelle horreur ! – de « récompenser l’innovation et l’originalité, c’est-à-dire qu’il est conçu pour l’instabilité plutôt que la stabilité ».

Eliminer les individus qui menacent la stabilité ?

Pour préserver la stabilité de la société, il semble qu’éliminer certains comportements ne suffise pas et qu’il faille également supprimer certains individus… et pas seulement les nouveaux-nés « excédentaires » comme on l’a vu plus haut. Teddy Goldsmith prend l’exemple des Igbos du Nigeria, pour lesquels «les déviations qui perturbent l’ordre naturel sont appelées aru, littéralement abominations», le mot aru signifiant aussi « crime contre la nature ». Parmi ces crimes contre la nature, les Igbos considèrent « un certain nombre d’actes non naturels ». Goldsmith en cite plusieurs dont… la naissance de jumeaux ! C’est pour cette raison que pendant longtemps les Igbos tuaient les jumeaux à la naissance ! Il est évident que Teddy Goldsmith avait connaissance de cette pratique, mais il a préféré la passer sous silence, sans doute pour ne pas trop écorner l’image idyllique qu’il donne des peuples primitifs… Toutefois, Teddy Goldsmith n’hésite pas à affirmer qu’au nom de la « hiérarchie du cosmos », il faudrait laisser Mère Nature supprimer certains individus perturbateurs. Il s’est notamment interrogé sur le sort de ce qu’il appelle les « génétiquement et culturellement inadaptés ». Il explique en effet que « c’est précisément parce qu’il n’y a pas de nécessité environnementale pour les mutants, les accidents ou les réponses aléatoires qu’ils ont tendance à être éliminés. » Il reconnaît néanmoins que « l’application de ce principe au sein d’une société ou d’une population peut nous apparaître désagréable. Nous avons tendance à la considérer comme une discrimination contre le génétiquement et culturellement inadapté ». Mais il n’y aurait pas d’autres alternatives et, selon lui, encourager ces « inadaptés » est « de loin plus immoral que d’accepter le principe de base selon lequel l’homme est soumis à la sélection comme toutes les autres formes de vie ». Teddy Goldsmith se fait alors menaçant : « Les mesures qui tendent à empêcher l’opération de la sélection en choyant les inadaptés, c’est-à-dire par le biais de l’Etat providence, vont obligatoirement réduire dans les mêmes proportions la stabilité sociale en accroissant l’entropie ou le caractère aléatoire. Si nous décidons de prendre (les inadaptés), alors nous devons être préparés à en payer le coût. »

Sources
« La saga méconnue des frères Goldsmith (2ème partie) », Agriculture & Environnement, n°61, juillet-août 2008.
Changer ou disparaître, équipe de The Ecologist sous la direction d’Edouard Goldsmith, Fayard, 1972.
Le Tao de l’écologie, E. Goldsmith, Le Rocher, 2002.
Entretien avec François Ozon, 25 novembre 1994.
Discours de Teddy Goldsmith, Forum écologie et spiritualité des 2, 3 et 4 octobre 2004.
Edward Goldsmith, « La société écologique », Cadmos, n°5, printemps 1979.
Edward Goldsmith, « Adam and Eve revisited », The Ecologist, sept. 1973.
Edward Goldsmith, « Education – what for ? », The Ecologist, jan. 1974.

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Commentaires
  1. José.B
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  3. Laurent Berthod
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  7. Luc fait rire
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